De la viande collée aux murs (extrait)

Résumé :  Le ministre panique : son plus proche collaborateur a déserté. Avec les dossiers compromettants qu’il a constitués sur “à peu près tout le monde”… Le Régulateur va devoir le retrouver dans sa tanière, au fin fond de l’Ariège. En reviendra-t-il ? Rien n’est moins sûr, car cette fois, il s’attaque carrément à un potentat entouré d’une armée de flicaillons à sa botte… Lui qui avait promis à Brigitte de décrocher. Ça tombe mal !

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***

Brigitte, la tendre, la douce, la sublime, me l’a dit des larmes plein les yeux : il fallait que je largue ce job à la gomme, toujours par monts et par vaches à expédier la justice républicaine à coups de pétoire. L’État pouvait quand même un peu me lâcher la grappe et envoyer d’autres lampistes accomplir ses sales besognes.

Elle avait envie que je parte le matin pour revenir le soir, regarder les infos de 20 heures, superviser les devoirs des gosses et m’occuper un peu d’elle, elle en avait envie, et, mieux, elle en avait besoin.

J’avais été idiot de ne pas le percevoir. J’avais en fait découvert que je lui manquais. J’ignorais tout de la qualité de son attachement, et je me suis retrouvé con devant tant de sollicitude.

Pas qu’elle soit du type démonstratif, la mère laconique, non, mais là, pour elle, c’était trop. C’était pas la peine de lui avoir plombé trois mouflets si c’était pour ne pas les voir grandir, et elle avait pas tort.

Je revenais d’une de ces missions salissantes, le cœur encore au bord des lèvres, les rétines encore persistantes des scènes de boucherie que j’avais provoquées. Je savais que j’en avais au moins pour trois nuits de cauchemars avant de pouvoir dormir normalement.

Elle, elle était rentrée la veille, pendant mon absence, avec la ferme intention d’essayer de rester.

Je l’ai prise dans mes bras, je l’ai embrassée dans le cou et le reste ne regarde personne, mais j’ai senti que c’était important, de vivre ça comme ça. J’ai senti qu’il allait y avoir. J’ai pensé que.

Mais le téléphone a sonné et j’ai plus ressenti qu’un grand ras-le-bol.

On a laissé sonner un bon moment, mais finalement, Brigitte s’est relevée en disant : « C’est peut-être maman », et c’était Lenthurlé, qui, bien sûr, comme à l’accoutumée, perdait les pédales. Un comble, pour une fiotte comme ses zigues.

— Allô, monsieur Safon ? C’est horrible !

Il était l’un des derniers à m’appeler encore « monsieur », avec dans la voix des trémolos à la fois craintifs et admiratifs.

— Monsieur le ministre est très inquiet, il se demande si vous pourriez venir le voir dès que possible.

En langage diplomatique, ça voulait dire : « au pied ! »

— Dès que possible, dès que possible ! Il en a de bonnes, le ministre ! J’étais en pleine bouillave, moi ! Et je m’étais lancé dans de l’ambitieux, du créatif ! J’avais prévu de commencer par un bavoir japonais, puis la brouette farceuse, l’onguent fouineur avec sa variante bucco-génitale, la castagnette à ressort, pour finir sur un lâcher de ballons en cravate de notaire, moi ! Alors permettez-moi de vous dire, mon bon ami, que dès que possible, c’est une vue de l’esprit ! J’en ai facilement pour trois quarts d’heure montre en main !

Brigitte était tordue de rire.

— Arrêtez de plaisanter, monsieur Safon, le ministre est vraiment très remonté.

— Ben comme ça, il aura le temps de redescendre avant que j’arrive !

Et j’ai raccroché en me disant que cette fois-ci, c’était vraiment pas de chance si je ne me faisais pas lourder de première.

J’avais effectivement envie de changer de boulot, et même de changer de branche, car si je devais abandonner mon poste, les flics se seraient fait un plaisir de m’avoir à l’œil.

On a repris là où on s’était arrêté, mais l’appel téléphonique avait malheureusement rompu le charme.

J’ai changé de programme pour embrayer sur un ziffolard preste, plus expéditif sans être inconvenant, car je pensais bien que Lenthurlé n’en resterait pas là, et qu’il se grouillerait de rappeler lorsqu’il ne me verrait pas rappliquer illico, surgissant dans la cour du ministère de l’Intérieur, comme à l’accoutumée, enthousiasmé par la perspective d’enfouiller de grosses enveloppes tout en ayant le sentiment de servir mon pays.

Je savais bien qu’au fond je ne pourrais pas raccrocher aussi facilement. J’avais vécu trop de choses, j’en savais trop sur les agissements de la République. On pourrait tout au plus me proposer une reconversion négociée dans un cabinet retranché quelconque, afin de toujours m’avoir sous la main pour que je ne devienne pas trop bavard, à raconter ma vie dans des bouquins, par exemple.

Et puis, il fallait bien payer le bœuf, non ? Qui c’est qui allait la lui payer, la GameCube, au petit dernier ? Et la grande, là, qui veut se lancer dans le théâtre – je vous demande un peu ! Le théâtre ! Comme activité lucrative, ça se pose un peu là ! Elle aurait pas préféré informatique ou comptabilité ? Comme si j’avais les moyens d’investir dans le mécénat artistique !

Enfin, je me doutais qu’il me faudrait pendant quelque temps continuer à farcir de plomb tous ceux qu’on me désignerait comme ennemis de la Nation. Je le ferais pour l’art !

J’avais quand même l’intention d’en parler au ministre, et on trouverait bien quelque arrangement…

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